Ça devient inquiétant voire dangereux pour le vivre-ensemble et la paix. Le phénomène du fanatisme religieux doit interpeller la conscience collective de toutes les familles. En effet, ce samedi à Porto-Novo, une mère en larmes raconte que sa fille, depuis qu’elle fréquente une église dite « réveil en Jésus », refuse catégoriquement de participer aux réunions familiales. Elle a bloqué les numéros de ses oncles, accusant certains d’être des sorciers « démasqués en songe ». Pire, elle a traité sa propre mère de femme « impure », incapable d’accéder à la lumière divine. Son pasteur est le seul digne de confiance, « l’homme oint de Dieu » qu’elle écoute plus que son propre père.
Ce n’est là qu’un cas parmi tant d’autres qui illustrent les ravages silencieux du fanatisme religieux dans notre société. Le Bénin, pays pourtant laïc reconnu pour sa riche mosaïque religieuse, voit se multiplier des cas de rupture familiale, de rejet identitaire et d’intolérance au nom d’une foi mal comprise, détournée, manipulée.
Dans certaines familles, des jeunes filles ont vu leurs fiançailles brisées parce que leurs conjoints n’étaient pas de la même confession religieuse. D’autres garçons sont interdits de fréquenter une partenaire issue d’une religion traditionnelle, au risque d’être reniés. À Cotonou, un chef de famille confie que ses deux enfants refusent depuis des mois de participer à la cotisation annuelle familiale. Pour eux, « seuls les dons à l’église comptent, car ce sont des semences pour le royaume des cieux ».
Il existe même des cas de femmes qui, sous l’influence de leur communauté religieuse, prennent leurs distances avec leurs époux, préférant les conseils de leurs pasteurs aux discussions conjugales. Des hommes se plaignent de ne plus avoir d’autorité dans leur foyer ; leurs femmes les considèrent comme spirituellement inférieurs et préfèrent rapporter chaque désaccord au pasteur, qui devient juge et maître dans les affaires du couple.
Dans des quartiers périphériques d’Abomey-Calavi ou de Bohicon, des jeunes en rupture familiale se rassemblent chaque soir dans des « veillées prophétiques » où on leur promet miracles, richesse et élévation spirituelle… en échange de dîmes, de sacrifices et parfois de manipulations psychologiques graves. Certains sont poussés à accuser leurs parents de blocages spirituels, à se méfier de leurs propres frères, à renier leurs racines culturelles, y compris les noms de famille qu’ils remplacent par des prénoms bibliques.
C’est ainsi que la foi, au lieu d’unir, devient un instrument de division. On observe même dans les milieux scolaires une stigmatisation de certains élèves qui pratiquent encore les religions endogènes. Dans les administrations, des agents refusent de participer à certaines cérémonies publiques ou de coopérer avec des collègues sous prétexte de « sanctification personnelle ».
Or, il importe de distinguer foi sincère et fanatisme. La foi sincère élève l’homme, renforce la paix intérieure, valorise la solidarité et le respect d’autrui. Elle invite à aimer, à servir, à construire avec l’autre. Le fanatisme, lui, enferme, isole, radicalise. Il transforme des êtres humains en instruments d’intolérance, en juges impitoyables de leurs proches, en rebelles contre les fondements même du vivre-ensemble.

Ce même fanatisme, dans d’autres contextes géopolitiques, est à l’origine de l’extrémisme violent. Le terrorisme qui déchire le Sahel, les attentats qui frappent des lieux publics ou religieux, naissent souvent d’un terreau où des esprits faibles ont été enrôlés, manipulés et convaincus qu’ils détiennent la seule vérité et doivent l’imposer par la violence. Le Bénin en paie aussi le prix depuis quelques années.
Il est donc urgent, au Bénin, de tirer la sonnette d’alarme. Il ne s’agit pas de combattre les religions, mais de dénoncer les dérives dangereuses et les impostures spirituelles. Certains guides religieux, au lieu d’enseigner l’amour, la vérité, l’humilité, instaurent la peur, le mépris de l’autre, le rejet de la culture ancestrale et l’exploitation financière des plus vulnérables. On ne compte plus les cas de fidèles escroqués, ruinés, psychologiquement brisés, des projets de mariage étouffés, des foyers disloqués.
Face à ce phénomène, plusieurs voix s’élèvent. Des familles plaident pour un encadrement des églises de réveil. Des universitaires appellent à une éducation religieuse fondée sur l’esprit critique. Des leaders religieux sincères appellent à la cohabitation pacifique entre toutes les croyances. Et dans les milieux associatifs, des campagnes de sensibilisation commencent à dénoncer le fanatisme sous toutes ses formes.
Le vivre-ensemble, le respect de la laïcité, le brassage interreligieux sont les piliers d’une société apaisée. Au Bénin, musulmans, catholiques, évangéliques, animistes et autres communautés religieuses doivent apprendre à se regarder non comme des ennemis, mais comme des frères aux chemins différents menant à un même idéal : la paix, la dignité et le progrès humain. La foi ne doit pas tuer le lien social. Elle doit le renforcer.
