Adja-Ouèrè, mercredi 1er octobre 2025. Le jour se lève à peine, mais la cour extérieure de la mairie est déjà noire de monde. Hommes et femmes, parfois assis à même le sol, d’autres debout, l’air fatigué, attendent depuis l’aube. À leurs côtés, des enfants en uniforme scolaire ou vêtus de tenues locales observent, silencieux. Tous partagent la même angoisse : obtenir, coûte que coûte, l’acte de naissance sécurisé ou le certificat d’identification personnelle, indispensables pour constituer les dossiers d’examen.

Lorsque les agents de l’Agence nationale d’identification personnelle (ANIP) font leur entrée dans l’enceinte de la mairie, une ruée instinctive s’opère. Les récépissés du Ravip brandis comme des sésames, chacun veut être servi en premier. Les regards sont tendus, les voix se pressent. « Comment faire pour être sûr d’obtenir le document aujourd’hui ? », glisse Michel, oncle d’un jeune candidat au CEP. À quelques mètres, Dame Agnikè, trempée par une pluie matinale, se cramponne à l’espoir de ne pas rentrer bredouille, malgré une nuit blanche passée à attendre.
La scène d’Adja-Ouèrè n’est pas une exception : elle est devenue la norme. Partout au Bénin, devant les antennes communales ou départementales de l’ANIP, les mêmes attroupements se forment. Depuis plusieurs semaines, parents et élèves patientent des heures, parfois des journées entières, dans la crainte d’être recalés aux examens faute de document sécurisé.
Pour l’État, la réforme est claire : seules les pièces d’état civil modernisées et sécurisées sont désormais recevables. L’objectif est noble. Il s’agit de fiabiliser le système, lutter contre les fraudes et garantir à chaque citoyen une identité conforme aux standards internationaux. Mais sur le terrain, la réalité est tout autre : files interminables, désorganisation, fatigue, larmes et, parfois, désespoir.

À ces difficultés objectives s’ajoute une erreur collective : la procrastination. Beaucoup de parents attendent la dernière minute pour engager les démarches, déclenchant une course effrénée dès que les écoles réclament les dossiers. « Si j’avais anticipé pendant les vacances, je n’en serais pas là », souffle, épuisé, un père de famille au terme de plusieurs heures d’attente. Cette culture de l’urgence amplifie la pression sur les agents de l’ANIP et accentue les frustrations. Les enfants, spectateurs impuissants de cette confusion, absorbent à leur manière cette angoisse, alors même qu’ils devraient consacrer toute leur énergie à la préparation de leurs examens.

Et du côté des agents, la situation n’est guère plus enviable. Débordés par le flot incessant de demandes, ils enchaînent les dossiers sans répit, parfois sous une chaleur étouffante, dans des bureaux exigus où ventilateurs et climatiseurs font défaut. Fatigués, mais conscients de l’enjeu, ils s’efforcent de répondre avec professionnalisme, sous la pression constante de parents anxieux qui veulent tous passer en priorité. « Nous faisons ce que nous pouvons, mais le volume est trop grand », confie l’un d’eux, les yeux cernés par le manque de repos. Ces conditions difficiles ajoutent une dimension humaine à la crise . Car derrière chaque document délivré, il y a des heures de travail acharné, parfois au prix de la santé et de l’équilibre des agents.
La question qui se pose aujourd’hui dépasse donc la simple délivrance d’actes de naissance . Elle touche à l’égalité des chances, au droit fondamental à l’éducation et aux conditions de travail de ceux qui sont chargés de servir la nation. Qu’un enfant échoue à se présenter à un examen, non par manque de mérite mais faute de document administratif, serait une injustice . Qu’un agent public s’épuise jusqu’à l’épuisement, faute de moyens suffisants, en est une autre.
Il est temps que les pouvoirs publics prennent la pleine mesure de cette situation. Déployer des équipes mobiles en amont, rapprocher les services de l’ANIP des zones reculées, instaurer un calendrier national de délivrance des pièces d’état civil sécurisé, améliorer les conditions de travail des agents, renforcer la communication et la sensibilisation des populations : autant de mesures urgentes et nécessaires pour transformer cette course infernale en un processus fluide et digne.
Car derrière chaque bousculade, chaque attente interminable, chaque agent épuisé, ce sont des milliers de rêves d’enfants qui vacillent. Le Bénin, qui ambitionne de bâtir une école plus juste et compétitive, ne peut se permettre de laisser l’administratif devenir un obstacle à la réussite scolaire.
Maurice TOUNDÉ